b/rêves de ville - Stéphane Korvin
        
b/rêves de ville
Moi j’avais une histoire, un sac, des pas à remonter.
J'avais un appareil qui photographie, un appareil qui suit l’heure
des pellicules dans une trousse carrée.

Ce n'est rien. Presque tout ailleurs.

Je n’avais aucune idée sur la ville j’avais dans la tête une série de visages une suite de têtes écrasées sur le trottoir.

Je voulais me tenir derrière. Déclencher quand la masse sombre s’apprête à tomber.

Ramper n'est pas tomber.
La ville rampe. Et dedans les gens se traînent.

La ville je la connais elle circule dans le bruit elle fixe sur d’immenses façades, elle ne jouit pas, elle se cache pour rêver.

Dans son silence on envisage trop facilement le danger.

Dans la ville l’échange est constant. Il ne se reconnaît pas. Il ne sait pas comment se saisir. La ville fragmente le corps. Moi je ne sais rien de mon corps. Il avance, il s’éteint. La ville façonne mon corps. Nulle part étreinte. Abandonne. Mon corps dans la ville. Un coup de plus. Moi aussi je ne fais pas exprès.

Marcher sans ne rien comprendre ni approcher.

Une rue donne sur une rue donne sur une rue donne sur une rue.
Équivalent à une progression horizontale qui s'enfonce dans la pénombre.

En poussant tard donne sur une friche. Une série d'acronymes. La fin de la ville elle décharne le mot. Elle perd ses paroles. Prend un mot le mortifie. La ville ne finit jamais. Surtout dans la nuit.


La ville n’a rien de cohérent et sa parole est vaine.

Ne rien vouloir
Ne rien vouloir dans le silence
Tenir le silence tendu et regard tenu.
Bascule fragile. Couper dans la ville sans rien savoir. Déclencher un œil dans la ville. Précipiter un regard dans la ville.
Ne pas savoir quoi faire des bouts de la ville exposée.

Quoi je dans la ville
Rien
Quoique nous dans la ville (courage !) travailler, vomir, venir longtemps sans trouver le plaisir.

Marcher. Résistance du corps face au décor. La photographie est une surface lisse : un pré-texte. Au mieux elle ouvre sur un mot. Déchirer.

Le mot dans la phrase pousse ses membres à grandir.

Déchirer la ville. Vous avez remarqué on n'a pas le droit d'abîmer la ville. Le respect dans la ville c'est passer et ne rien salir. Tenir son œil et son odeur dans le pré-carré. Agiter les mains pour éviter de se toucher.

Je prends des photographies de la ville je les étire en grand je les déchire méthodiquement. Aussi avec énervement. Je détruis des quartiers entiers de ville. Je déchire la ville sans habitants. La ville vidée des corps.

Quand il y a une silhouette c'est plus difficile d'écrouler la ville. Je comprends mieux pourquoi ils vident certains quartiers.

Ils = eux. Les faiseurs de la ville. Les bavardages sur la ville.

La ville ne se voit pas. Elle passe. Elle s'échange. La ville ressemble à l'argent, elle se construit sur l'argent. La ville est une construction de billets. Elle est attentive à sa valeur.

La ville ne veut plus être douce.

La ville ill. La ville malade.

Je jette souvent. Je déménage. Dans la ville je couche matelas blanc sur sol, pas de cave, pas de grenier. Les tours de verres ne stocke pas le blé. Le béton n'est pas armé. Pas cognent durs. Résonnent longtemps dans ma tête.

J’ai souvent l’impression que la ville est plus vaste que le ciel.

La vie dans la ville c’est autre chose ; elle grouille je n’arrive pas à la saisir. Je ne fais aucun effort.

Si j'ai dû mal à m'endormir c'est justement que je ne pense à rien. ou à un million de trucs. C'est pareil.

La photographie c’est une trace qui s’efface. Même sur ordinateur elle finira par brûler. La ville est un travail en cours. Dans la rue quand j’avais plein d’histoires en tête, je prenais une photographie.

Je ne comprends pas bien ce qu’il en reste.

Les mains négatives c'est le titre d'un livre de Marguerite Duras. Les mains positives c'est une construction de l'homme moderne. Les mains modernes sont positives elles remuent. Elles n'attachent rien. Les mains positives qui triturent le négatif c'est un système.

Mains + appareil photographique. Création d'un système neutre.

Il dit bien la ville neutre, il dit bien la ville froide aussi ses accidents plats.

Les mains négatives tissent dans la matière urbaine. Il faut regarder longtemps. Savoir lire la matière.

La ville ne lit plus, la ville-image. Hordes d'image.

Ce texte n'est pas nihiliste. Ce texte n'est pas gai.

Pourquoi avoir gardé ces photos là ? Elles traînent depuis trop longtemps, les gens je ne les reconnais plus.

Je vous mens. Je sais. Je voulais vous parler de la ville.

Une manière de traverser la ville en prenant des photographies.

Souvent je rêvais dans la ville, je prenais une photographie, je me racontais une histoire.

On se raconte tous des histoires. Pas vrai ? Sur soi. Sur les autres. J'en raconte une.

La ville. Elle respire entre deux images. Elle s'aborde dans l'intervalle.

La ville-lambeaux elle est collée aux photographies que je déchire toute la journée. Comment vous montrer cela ?
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