les lieux obliques de l'enfance - Stéphane Korvin
        
les lieux obliques de l'enfance
LES LIEUX OBLIQUES DE L'ENFANCE
[Kumkapi/Istanbul]



Sur la rive occidentale d'Istanbul, dans les rues de Kumkapi, les enfants
se déploient avec l’aisance des mouettes du Bosphore.

Enfants, corps oiseaux – ils ne vont pas jouer sur les bords de la mer de
Marmara, ils ne s’aventurent que rarement dans les hauteurs de la ville.

Ils dérivent le regard oblique de la mère.
Assise en bord de fenêtre, accoudée sur un coussin, compagnon
impassible des corps, cris et sourires, elle est là qui regarde, interpelle,
marque le temps, penche son œil au-devant de la fenêtre. Les
voit, en cavalcade, suivre la rue.

Les enfants, eux, dérivent l'espace tracé pour le lacet, le battement, la
poursuite, l'infinie posture remaniée : allongée, assise, étirée ou sautant
cillant clochant.

Toutes les figures du funambule, toutes les possibilités de la diagonale
ont été déposées à leurs pieds, il leur suffit de se pencher pour
s'éparpiller – la main agite, l'œil ébat.

Les enfants de Kumkapi dessinent les formes intimes de leur espace.
Leurs mots s'y inscrivent. Ils révèlent l'étendue imaginaire, l'intrigue
particulière, la profondeur tourbillonnante. Feuille, caillou, ciseaux. Ici aussi.
Comme partout.

Lieux obliques. Parcourus de préférence en courant.
En arpentant le bout de ficelle, le coupant, le pliant. Le jeu et ses
plastiques et ses matières et ses planètes.

Le jeu : forme aux contours lumineux. Il déborde l'inventaire.
Il naît de la contrainte, du rythme, des objets et du temps.

Les petits groupes se connaissent, se chahutent, voguent d’activité en
vétilles fragiles d’un pas toujours assuré.

L’enfance ne s’ennuie pas à Kumkapi.

Elle dispose entièrement d’un univers forcément immense, ordonnant,
arrangeant, mettant parfois à mal les adultes au risque de
les faire trébucher.

Les immeubles, faces décrépies ou complètement abandonnés ont eux
aussi été déplacés.

Sur leurs murs. Les enfants ont inscrit leurs noms ou quelques unes de
ses lettres comme un écho aux appels répétés des mères.

Mélopées des – Habib Habib Mehmet – ainsi recueillies par la pierre,
passeur consentant de la double trajectoire des voix : de la fenêtre au
mur, du mur à l’oreille.

Sur les murs. Les enfants ont inscrit F.B ou G.S dans l’allégresse des
victoires du Fenerbache ou du Galaterasay.

Acronymes comme destination ultime du ballon qui vient
régulièrement y rebondir avant d’échouer sur le rétroviseur d’un
camion du fret russe dans l'attente de son chargement.

Les matchs de football qui se déroulent ici imitent le roulement continu
des cargos. Ils se croisent de loin en loin.

Ils rendent caduc ou inutile tout objet qui n’est pas happé dans l’espace
qu'ils dérangent.

Le camion qui ne sert pas de limites aux terrains ou de provisoires
poteaux est hors mémoire, carcasse flottante au large du Bosphore, à
demi visible dans ses eaux denses et noires, épave ou ombre pointillée,
déjà oubliée.

Sur les murs. Les enfants ont gratté la pierre à l’aide de cailloux, ils ont
marqué de stries les surfaces aux couleurs vives.

Ces traits disposés s'alignent. Penchent, comme en avant. Ils ne
pourraient suffire à rappeler le nombre de petits corps en cavale qui
défilent, ribambelle étirée sur le ruban de rue.

Coloris alignés au fil du temps.
Décompte des pluies obliques et éparses. Marques de l'espace
approprié, aménagé selon les exigences qui plaisent à l'enfance ;

Pluie discrète ou bruyante des ballons, billes, balles en plastique de
pistolets plus grands que le visage,

Pluies en ballet des corps arqués des filles remontant à pas dansants les
marelles de craie blanche,

Pluie tapotée des cartes abattues en bord de trottoir au son de la main
mélodieuse du joueur de baglama,

Pluie aux grosses larmes aussi par moment ou le reflux du sillon salé de
l'œil à la bouche ; signe de mécontentement, de tristesse, de colère.

Larmes de l’enfance et des jeux qui ne seront bientôt plus qu’une tache
aux multiples évocations reflétant les eaux scrutées par ces
Stambouliotes devenus adultes.

De ces enfants arrivés à la fin de ces lieux obliques imaginaires pour une
réalité plus solidaire de la vision et des expériences vécues.

L’espace oblique se retire alors progressivement pour laisser place à un
espace aux étendues lointaines ; perspective des rives d’Istanbul où
d’autres drames se nouent, où de nouvelles promesses s’étirent.

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